un copier coller d’un article du Monde (payant):
Quand la science-fiction abandonne les récits de fin du monde pour un optimisme subversif
Alors que la fiction est rattrapée par une réalité anxiogène, des courants nés sur la Toile pensent l’avenir d’un genre un peu fatigué par les dystopies et cultivent les graines de la néorébellion. « Now Future ! »
Printemps 2020 : alors que 4 milliards de personnes se sont barricadées pour échapper à la contamination galopante d’un virus apparu quelques mois plus tôt, les écrivains de science-fiction réfléchissent à l’avenir du genre. Les récits dystopiques qui prolifèrent depuis la seconde moitié du XXe siècle, du roman 1984, de George Orwell, à la série Black Mirror, saturent l’imaginaire collectif et peinent à dépasser le réel.
« La science-fiction avait pour fonction d’alerter les époques fascinées par le progrès. Maintenant que tout le monde a très peur, elle doit prendre le contre-pied, constate l’autrice de science-fiction et de fantasy française Catherine Dufour. Il y a un avenir à construire, même si, pour le moment, il a une gueule d’accident de voiture. »
Rejet de la résignation
Dans les interstices du Net, depuis quelques années, des mouvements et collectifs repensent l’imaginaire. Ils se nomment « hopepunk », « solarpunk » ou encore le collectif « Zanzibar » et travaillent à revitaliser les représentations du futur. Derrière leurs claviers, ils opposent au mythe de l’effondrement un espoir lucide, rejetant utopisme béat et résignation.
« Il y a un avenir à construire, même si, pour le moment, il a une gueule d’accident de voiture », Catherine Dufour, autrice
Fable fondatrice des récits religieux, l’apocalypse est passée, en cinquante ans, du statut d’artifice littéraire et métaphysique à celui de projection rationnelle. Dès lors, le pouvoir de conjuration des récits dystopiques s’assèche. La fin du monde est devenue banale, au risque de paralyser le corps social : « Les gens déprimés par le réel n’agissent pas », commente Catherine Dufour.
De Fahrenheit 451, de Ray Bradbury, à La Servante écarlate, de Margaret Atwood, c’est l’apathie qui condamne les sociétés humaines. « Le XXe siècle a produit essentiellement des œuvres du “plus jamais ça”. Or, si la peur avait marché, ça se saurait. Cette littérature dystopique, c’est aussi l’histoire d’un échec », diagnostique Mireille Rivalland, éditrice et cogérante des éditions L’Atalante.
La bonté, un acte de rébellion
En 2017, en écho à ce constat, l’Américaine Alexandra Rowland conceptualise l’étiquette « hopepunk » sur la plate-forme de microblogging Tumblr, quelques mois après l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis. Le genre, formulé en réaction à l’omniprésence du nihilisme dans les fictions contemporaines, conçoit la bonté comme un acte de rébellion. Exit le fatalisme du XXe siècle, place à un optimisme armé, déniaisé et lucide. Une philosophie politique qui fait écho aux élans du mouvement Extinction Rebellion et aux manifestations étudiantes pour le climat. « On est passé du feel-good au punk, parce qu’il y a eu Greta Thunberg », observe Mireille Rivalland.
« On a bouffé de l’anxiogène jusqu’au haut-le-cœur, j’avais envie de lectures qui proposent des visions constructives et qui redonnent de l’espoir », explique Lalex Andrea, l’une des premières blogueuses à avoir écrit sur le sujet. « On peut avoir la tête dans les étoiles et les pieds sur terre », résume l’artiste nantaise multicasquette. Une promesse que tient la romancière américaine Becky Chambers, dont la série Les Voyageurs (L’Atalante) renouvelle le space opera et préfigure les potentialités du genre.
Etre hopepunk, c’est regarder les injustices dans les yeux et continuer à croire qu’on peut les vaincre. « C’est un travail sans fin, salissant, qui sent la sueur et qui brise le dos, prévient Alexandra Rowland dans un essai aux airs de manifeste publié sur le site Festive.ninja (« One atom of justice, one molecule of mercy, and the empire of unsheated knives », non traduit). Il n’y a pas de preux chevalier qui attend dans les coulisses pour tuer le dragon. »
A une époque où le cynisme se veut l’élégance des lucides, le hopepunk n’a pas manqué de faire ricaner. « Vœu pieux », « ersatz mièvre du cyberpunk », « microesthétique aux ambitions marketing »… Des blogueurs outre-Atlantique ont débattu. « Quand vous espérez, vous ne vous soumettez pas », répond Alexandra Rowland. A contre-courant des impératifs productivistes, la joie, le rêve et le lien social cultivent les graines de la rébellion. « La résistance non violente aussi s’enracine dans la rage », écrit la trentenaire.
Mondes verticaux et esthétique Art nouveau
Cousin éloigné, le « solarpunk » revendique également un optimisme radical, sans angélisme, et défend l’idée d’un futur plus désirable. En cherchant des solutions à l’échelle locale qui allient l’homme, la nature et la machine, le solarpunk propose des mondes verticaux alimentés par des énergies solaires, où la communauté est reine et l’esthétique Art nouveau. Enraciné dans l’écologie sociale, le solarpunk prône une utilisation ingénieuse de la technologie et s’inscrit dans le do it yourself érigé en mode de vie par les mouvements punk.
A l’image du hopepunk, le genre s’est affiné sur Internet avant de se constituer en mouvement. Né en 2008, il faut attendre 2012 pour que le terme se démocratise avec la publication d’une première anthologie au Brésil, Solarpunk – Historias ecologicas e fantasticas em um mundo sustentavel (« Solarpunk. Histoires écologiques et fantastiques dans un monde durable », Editora Draco, non traduit). « Le but du solarpunk est de déprogrammer l’apocalypse », résumait l’artiste et théoricien britannique Jay Springett, il y a deux ans, au Het Nieuwe Instituut de Rotterdam (Pays-Bas).
De quoi briser le cocon feutré de la sidération. Le changement climatique aura de lourdes conséquences dans les années à venir, mais, pour les gérer, le solarpunk préfère l’huile de coude à la baguette magique. Porté sur les réseaux sociaux par une communauté enthousiaste – le forum Reddit « Solarpunk-Hope for the future » compte près de 19 000 abonnés –, le mouvement reste pour le moment plus présent sur Internet que dans les librairies.
Puissance d’action
Ce combat pour une revitalisation du futur s’enracine aussi en France, où une poignée d’auteurs conjuguent science-fiction et politique dans un esprit proche de celui du hopepunk et du solarpunk.
Depuis quelques années, Catherine Dufour, lauréate du prix Imaginales 2020 (Danse avec les lutins, L’Atalante, 2019), s’interroge : « J’avais dix ans d’avance, et je me suis mise à avoir six mois de retard, la science-fiction a du mal à aller aussi vite que la science. »
En 2006, l’idée germe d’écrire un recueil de nouvelles utopistes avec Alain Damasio, auteur des Furtifs (La Volte, 2019). De cet élan naîtra, huit ans plus tard, le collectif Zanzibar qui rassemble des auteurs et autrices de science-fiction « convaincus que nos avenirs – communs et individuels – nous appartiennent, et que nous avons le pouvoir de les imaginer, de jouer avec, de les expérimenter et de les construire à notre guise ». Leur mot d’ordre : « désincarcérer le futur ». Une manière de rendre à chacun sa puissance d’action.
« On est dans l’ultracontemporain. Internet a permis l’émergence de ces flashs, maintenant, ces images vont s’organiser dans une pensée plus construite », Natacha Vas-Deyres, enseignante-chercheuse à l’université Bordeaux-Montaigne
Genre littéraire, état d’esprit, esthétique, itinéraire, attitude politique… Ces mouvements et collectifs se transforment en bannières de ralliement. « Ce sont des “eu-topies” – des utopies où l’on va pour tenter d’être bien –, plutôt que des “ou-topies” – des lieux qui n’existent pas », analyse Natacha Vas-Deyres, enseignte-chercheuse à l’université Bordeaux-Montaigne, spécialiste des fictions d’anticipation.
« La SF a toujours été une littérature de l’espoir. Mais, jusque-là, elle nous a principalement proposé de la survie. Or, le tournant qui arrive, c’est le passage à la vie », pressent Mireille Rivalland. Alors que la science-fiction cherche un nouveau souffle, ces mouvements prennent discrètement de l’ampleur. « On est dans l’ultracontemporain, dans la phase de création. Internet a permis l’émergence de ces flashs, maintenant, ces images vont s’organiser dans une pensée plus construite », observe Natacha Vas-Deyres.
Si ces élans sont porteurs de promesses nouvelles, ils s’enracinent dans l’histoire de la science-fiction. Ernest Callenbach n’a pas attendu ces aspirations antidystopiques pour écrire Ecotopia (1975 ; Rue de l’échiquier, 2018), roman visionnaire qui esquissait, il y a quarante-cinq ans, une utopie écologiste ; ni Gene Roddenberry pour créer le space opera télévisé Star Trek.
Qu’est-ce qui a changé depuis ? Les lecteurs. « La jeune génération associe la vie de la société à celle de la planète. Elle est en train de concrétiser ce qu’a toujours fait la science-fiction : penser au niveau de l’espèce. » Une tendance précipitée par le Covid-19 ? « Cette période va déclencher un nouvel imaginaire », se risque Natacha Vas-Deyres. « La pandémie nous a démontré qu’il était possible de faire autrement. La SF nous le dit depuis des décennies », confirme Isabelle Lacroix, professeure à l’Ecole de politique appliquée de l’université de Sherbrooke (Canada).
Il faudra sans doute attendre quelques années pour voir se développer cette littérature de l’espérance, antidote au présentisme diagnostiqué par l’historien François Hartog. Cette « tyrannie du présent », maladie du siècle qui nous déracine et nous coupe de l’avenir.
Grand oublié de la philosophie, réhabilité par le penseur allemand Ernst Bloch, l’espoir existe dans ce territoire du « non encore advenu » (Noch-Nicht). Un territoire dont s’empare la science-fiction. « Tout partira de ce qu’on est en train d’imaginer maintenant », conclut Catherine Dufour.
Elisa Thévenet